jeudi 5 juin 2014

ODE À FEDERICO GARCÍA LORCA

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Si je pouvais pleurer de peur dans une maison abandonnée, 
si je pouvais m'arracher les yeux et les manger, 
je le ferais pour ta voix d'oranger endeuillé 
et pour ta poésie qui jaillit en criant. 

Parce que pour toi l'on peint en bleu les hôpitaux 
et poussent les écoles, les quartiers maritimes, 
et les anges blessés se peuplent de plumes, 
et les poissons nuptiaux se coùvrent d'écailles, 
et les hérissons s'envolent vers le ciel : 
pour toi les ateliers avec leurs membranes noires 
se remplissent de cuillères et de sang 
et avalent des ceintures déchirées, et se tuent de baisers, 
et s'habillent en blanc. 

Lorsque tu voles vêtu de pêches, 
lorsque tu ris avec un rire de riz furieux, 
lorsque tu secoues pour chanter les artères et les dents, 
la gorge et les doigts, 
je mourrais pour ta douceur, 
je mourrais pour les lacs rouges 
où tu vis au milieu de l'automne 
avec un coursier déchu et un dieu ensanglanté, 
je mourrais pour les cimetières 
qui passent comme des fleuves cendreux 
d'eau et de tombes, 
la nuit, entre des cloches étouffées : 
fleuves épais comme des dortoirs 
de soldats malades, qui tout à coup montent 
vers la mort sur des fleuves avec des numéros de marbre 
et des couronnes pourries, et des huiles funéraires : 
je mourrais pour te voir la nuit 
regarder passer les croix noyées, 
debout en pleurant, 
car face au fleuve de la mort tu pleures 
éperdument, douloureusement, 
tu pleures en pleurant, les yeux pleins 
de larmes, de larmes, de larmes. 

Si je pouvais la nuit, éperdument seul, 
accumuler oubli et ombre et fumée 
sur les chemins de fer et les bateaux à vapeur, 
avec un obscur entonnoir, 
en mordant les cendres, 
je le ferais pour cet arbre où tu pousses, 
pour l'eau dorée des nids que tu rassembles, 
et pour le liseron qui te couvre les os 
et te livre le secret de la nuit. 

Des villes à l'odeur d'oignon mouillé 
attendent que tu passes en chantant à voix rauque, 
de silencieux bateaux de sperme te poursuivent, 
et des colombes vertes ont fait leur nid sur tes cheveux, 
et puis des coquilles et des semaines, 
des mâts torses et des cerises 
circulent définitivement lorsque s'avancent 
les quinze yeux de ta tête pâle 
et ta bouche de sang submergée. 

Si je pouvais remplir de suie les mairies 
et, en sanglotant, renverser les horloges, 
ce serait pour voir quand dans ta maison 
survient l'été avec les lèvres déchirées, 
surviennent beaucoup de personnes en tenue agonisante, 
surviennent des régions de triste splendeur, 
surviennent des charrues mortes et des coquelicots, 
surviennent des fossoyeurs et des cavaliers, 
surviennent des planètes et des cartes ensanglantées, 
surviennent des plongeurs couverts de cendre, 
surviennent des gens masqués traînant des jeunes filles 
transpercées par de grands couteaux, 
surviennent des racines, des veines, des hôpitaux, 
des sources, des fourmis, 
survient la nuit avec le lit 
où meurt entre les araignées un hussard solitaire, 
survient une rose de haine et d'épingles, 
survient une embarcation jaunâtre, 
survient un jour de vent avec un enfant, 
quand je surviens moi-même avec Oliverio, Norah, 
Vicente Aleixandre, Delia, 
Maruca, Malva Marina, Maria Luisa y Larco, 
la Rubia, Rafael Ugarte, 
Cotapos, Rafael Alberti, 
Carlos, Bebé, Manolo Altolaguirre, 
Molinari, 
Rosales, Concha Méndez, 
et d'autres que j'oublie. 
Laisse-moi te couronner, jeune homme paré de vigueur 
et d'un papillon, jeune homme pur 
semblable à un éclair noir perpétuellement libre, 
et en bavardant entre nous, 
à présent, quand il n'y a plus personne entre les rochers, 
parlons simplement tel que tu es et tel que je suis: 
à quoi servent les vers si ce n'est à la rosée? 

A quoi servent les vers si ce n'est pour cette nuit 
où un poignard amer nous transperce, pour ce jour, 
pour ce crépuscule, pour ce coin brisé 
où le cœur frappé de l'homme se dispose à mourir? 

La nuit surtout, 
la nuit il y a beaucoup d'étoiles, 
qui sont toutes dans un fleuve 
comme un ruban près des fenêtres 
des maisons pleines de pauvres gens. 

Parmi eux quelqu'un est mort, ils ont peut-être 
perdu leurs places dans les bureaux, 
dans les hôpitaux, dans les ascenseurs, 
dans les mines, 
les êtres souffrent obstinément blessés 
et il y a des résolutions et des pleurs de tous côtés: 
pendant que les étoiles coulent dans un fleuve interminable 
il y a beaucoup de pleurs aux fenêtres. 
il y a beaucoup de seuils usés par les pleurs, 
les alcôves sont mouillées de pleurs 
qui arrivent sous forme de vague pour mordre les tapis. 

Federico, 
tu vois le monde, les rues, 
le vinaigre, 
les adieux dans les gares 
quand la fumée élève ses roues décisives 
vers un lieu où il n'y a rien sinon 
quelques barrières, quelques pierres, quelques voies 
ferrées. 

Il y a tant de gens qui posent des questions 
de tous côtés. 
Il y a l'aveugle sanglant, et l'irascible, et le 
découragé, 
et le misérable, l'arbre des ongles, 
le brigand avec la jalousie aux trousses. 

Telle est la vie, Federico, tu as ici 
les choses que peut t'offrir mon amitié 
d'homme viril et mélancolique. 
Tu sais déjà beaucoup de choses par toi-même, 
et tu en apprendras d'autres lentement. 




Dans Résidence sur la Terre, Poésie Gallimard. Page 115-119. Traduit de l'espagnol par Guy Suarès, préface de Julio Cortazar, 224 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Poésie/Gallimard (No 83) (1972), Gallimard -poés. ISBN 9782070318834. 8,60 €

1 commentaire:

Unknown a dit…

Bonjour,

C'est l'un de mes poèmes préférés de Pablo, il est empli d'une grande tendresse, il est très fort comme le sont chacun de ses poèmes.
Merci

Amitiés

caroleone