samedi 23 septembre 2023

« 50 ANS APRÈS, LA MORT DE PABLO NERUDA RESTE TOUJOURS TRÈS MYSTÉRIEUSE »

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PABLO NERUDA A REÇU LE PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE EN 1971
PHOTO AFP 

ENTRETIEN. « 50 ans après, la mort de Pablo Neruda reste toujours très mystérieuse » / Le poète chilien et homme politique communiste Pablo Neruda est mort il y a cinquante ans jour pour jour, le 23 septembre 1973. Des suites de son cancer selon la version officielle… Assassiné par le pouvoir de Pinochet dénoncent certains de ses proches. Alors qu’une enquête judiciaire est menée depuis 2011, Laurie Fachaux-Cygan, journaliste d’investigation qui a mené une enquête sur le sujet, estime que « seule la science pourra résoudre cette affaire ».

Ouest-France

Propos recueillis par Paul GRATIAN.

Le 23 septembre 1973, douze jours après le début de la dictature chilienne de Pinochet, le poète et homme politique Pablo Neruda mourait dans un hôpital un jour avant de s’exiler au Mexique. Une mort longtemps qualifiée de naturelle – le prix Nobel de littérature chilien était atteint d’un cancer de la prostate – jusqu’à ce que des soupçons d’empoisonnement voient le jour ces dernières années. Assassinat politique ou mort naturelle ? Cinquante ans après ce décès, le mystère reste entier.

« Dans cette affaire, rien n’est clair », raconte Laurie Fachaux-Cygan dans son livre Chambre 406, l’affaire Pablo Neruda, paru le 22 août aux éditions de l’atelier. Tout au long des 200 pages d’enquête, cette journaliste d’investigation travaillant en Amérique du Sud, ne cesse de se demander : « Que s’est-il passé dans la chambre 406 de la clinique Santa Maria le 23 septembre 1973 ».

« Pablo Neruda faisait clairement partie des indésirables pour Pinochet »

« Dans cette affaire rien n’est clair », écrivez-vous dans votre enquête. Que voulez-vous dire par là ?

Rien n’est clair par rapport aux faits : cinquante ans après, la mort de Pablo Neruda reste toujours très mystérieuse. Manuel Araya, son chauffeur et assistant, et Mathilde Urrutia, sa femme, ont des versions différentes de la mort de Pablo Neruda alors que ce sont les deux personnes les plus proches du poète. Manuel Araya a toujours dit qu’il est allé chercher des affaires dans la maison de Pablo Neruda le 23 septembre, jour de la mort.

Or Mathilde Urrutia évoque le 22 septembre. Manuel Araya raconte également qu’un médecin l’a envoyé chercher un médicament alors qu’il était à l’hôpital où était Pablo Neruda avant de mourir. Mathilde Urrutia n’en parle pas du tout… Je me suis plusieurs fois demandé pourquoi ils ne sont pas d’accord sur le récit.

LE CONDUCTEUR ET ASSISTANT DE PABLO NERUDA, MANUEL ARAYA,
LORS D’UNE CONFÉRENCE DE PRESSE EN FÉVRIER 2023.
PHOTO MARTIN BERNETTI / AFP

Mathilde Urrutia explique qu’il est mort dans son sommeil, alors que l’ancien ambassadeur de France au Chili, qui s’est rendu à la clinique de Pablo Neruda peu avant sa mort, raconte l’avoir entendu agoniser… Beaucoup de témoignages se contredisent.

En quoi Pablo Neruda pouvait-il constituer une cible de Pinochet ?

Les communistes étaient l’une des premières cibles de la dictature. Pablo Neruda était communiste, sa poésie parlait souvent de politique. Il avait été candidat à la présidentielle, il était ami avec le président Salvador Allende, victime du coup d’État. Pablo Neruda faisait clairement partie des indésirables pour Pinochet. Il est mort la veille de son départ au Mexique où sa femme l’avait convaincu de partir après le coup d’État. Or tout était près pour ce départ…

PABLO NERUDA A ÉTÉ AMBASSADEUR
DU CHILI EN FRANCE.
PHOTO AFP

Il faut attendre 2011 pour qu’une enquête soit ouverte sur la mort de Pablo Neruda, soit près de quarante ans après le décès. Comment expliquer ce délai ?

Lorsque Pablo Neruda est mort, il avait 69 ans et avait un cancer de la prostate donc à l’époque, sa mort a été vue comme naturelle. Ensuite, Manuel Araya, qui a toujours été convaincu d’un assassinat, a très peu pu parler. À l’époque, seuls deux journaux de droite avaient le droit de paraître donc la presse chilienne n’en parlait pas. Il m’a aussi expliqué qu’on ne le prenait pas au sérieux car il était vu comme un simple chauffeur sans argent ni réseau. Et de toute façon, pendant la dictature chilienne, la plupart des plaintes n’étaient pas prises.

En 2004, Manuel Araya a donné une interview au journal de sa ville mais cet entretien n’a pas eu d’écho. Il faut aussi avoir en tête que le Chili a mis du temps à se remettre de la dictature et 2004 est l’année où une plainte pour torture a été déposée pour la première fois. En 2011, Manuel Araya a donné un deuxième entretien pour un média mexicain et le Parti communiste s’est emparé de cette histoire et a porté plainte pour l’homicide de Pablo Neruda.

« Seule la science pourra résoudre l’affaire »

« L’issue de l’enquête est incertaine, l’éventail des possibilités est large », écrivez-vous. Où en est-on de l’enquête aujourd’hui ?

L’enquête comporte 16 tomes et 7 000 pages de procédure. Il y a eu quatre panels d’experts. Le premier panel a cherché si des médicaments étaient dans le corps de Pablo Neruda et n’en ont pas trouvé. Des laboratoires internationaux ont travaillé sur les restes de Pablo Neruda. En 2017, le troisième panel d’expert a annoncé avoir découvert une bactérie, le clostridium botulinum (potentiellement toxique), dans une dent de Pablo Neruda. En février 2023, les scientifiques ont dit que cette bactérie était bien présente dans le corps de Pablo Neruda au moment de sa mort.

Mais la pièce manquante du puzzle est de savoir comment cette bactérie est arrivée dans le corps du poète. A-t-elle été injectée, Manuel Araya ayant toujours parlé d’une piqûre ? A-t-elle été inhalée ? La bactérie était-elle dans un poisson que Pablo Neruda a mangé lors d’un repas avant sa mort ? Et cette bactérie a-t-elle développé la toxine botulique qui est très mortelle ? Il y a également cette question : si la bactérie a été injectée, d’où venait-elle ? C’est sur ces questions que travaille la juge aujourd’hui. Seule la science pourra résoudre l’affaire car on ne sait pas qui était l’infirmière qui a injecté un calmant à Pablo Neruda le 22 septembre, d’après la version de Mathilde Urrutia.

LA JUGE PAOLA PLAZA GONZALEZ EST CHARGÉE DE
L’ENQUÊTE CONCERNANT LA MORT DE PABLO NERUDA.
PHOTO MARTIN BERNETTI / AFP

Quand peut-on espérer un verdict de la juge de la Cour d’appel qui enquête sur cette affaire ?

C’est impossible à savoir. Il y a déjà eu quatre panels d’expertise… Mais de toute façon, le verdict de la juge ne viendra sûrement pas clore l’affaire car les affaires de violations de droits humains sous Pinochet font très souvent l’objet d’appels, des personnes condamnées ou des proches. Le neveu de Pablo Neruda, Rodolfo Reyes, m’a déjà dit qu’il ferait appel en cas de non-lieu. Donc le feuilleton judiciaire est très loin d’être terminé. C’est un petit peu comme dans l’affaire de la mort de Eduardo Frei, ancien président chilien et opposant à Neruda, mort dans la même clinique que Pablo Neruda, en 1982, où il y a eu trois verdicts.

Alors que des commémorations ont eu lieu au Chili pour les cinquante ans du début de la dictature, La mort de Pablo Neruda est-elle un sujet de débat aujourd’hui au Chili ?

L’affaire Neruda n’a pas toujours fait la Une de la presse. En 2017, quand un panel d’expert avait indiqué que le certificat de décès était faux car Pablo Neruda n’était pas mort du cancer, le silence autour de l’affaire m’avait étonné.

La mort de Neruda a fait la Une de la presse en février 2023 quand les experts ont remis leurs conclusions et les gens en ont davantage parlé. Le neveu de l’auteur avait dit qu’il avait eu les résultats et qu’ils indiquaient que Pablo Neruda avait été assassiné. Il y a eu un emballement médiatique et tout le monde en a parlé en imaginant un verdict prochain. Mais les experts ont finalement dit qu’ils ne pouvaient pas trancher.

Aujourd’hui au Chili, cinquante ans après, ce n’est pas tellement la mort de Neruda qui fait parler mais plutôt la dictature de Pinochet. Le Chili a beaucoup de mal à écrire une histoire commune autour de ce coup d’État. La mort de Salvador Allende reste un traumatisme national avec des récits très différents entre la gauche et une partie de la droite et l’extrême droite.

« Il y a encore beaucoup de pans de l’histoire récente du Chili qui manquent »

À titre plus personnel, qu’est ce qui vous a poussé à vous intéresser à la mort de Pablo Neruda ?

J’ai passé plusieurs années au Chili et en Amérique latine où j’étais correspondante pour plusieurs médias francophones. La problématique de la violation des droits de l’homme sous la dictature de Pinochet est très présente dans l’actualité donc c’est un sujet que j’ai toujours suivi. En 2013, je me suis intéressée à l’exhumation de Pablo Neruda dans le cadre de l’enquête judiciaire sur sa mort. J’avais alors longuement interviewé Manuel Araya, son chauffeur et garde du corps, que j’ai rencontré plusieurs fois ensuite. En 2016, je suis allé au quatrième enterrement du poète où j’ai vu plusieurs de ses proches. Je me suis dit que cette affaire était dingue avec plusieurs versions qui se contredisent. J’ai toujours aimé les polars et j’ai vraiment l’impression que cette affaire, tellement dense, ne pouvait pas se résumer en un article.

En plus, alors que Pablo Neruda a eu une vie très romanesque, sa vie post-mortem a aussi été très romanesque. Il a eu quatre enterrements, ses restes ont aussi beaucoup voyagé, lui qui voyageait beaucoup…

Vous rappelez dans le livre que des milliers de familles chiliennes cherchent encore la vérité concernant les faits commis pendant la dictature avec plus de 1 100 personnes toujours portées disparues. Le flou autour de la mort de Neruda est-il symptomatique de la difficulté d’établir la vérité sur cette époque ?

On ne sait pas s’il a été assassiné donc Pablo Neruda n’est pas officiellement une victime du régime de Pinochet. Mais il y a tellement de doutes, avec cette mort douze jours après le coup d’État de Pinochet, que la mort de Pablo Neruda fait écho à ce besoin de justice et de vérité qu’on retrouve dans une grande partie du Chili.

Il y a encore beaucoup de pans de l’histoire récente du Chili qui manquent. Je me souviens d’une rencontre avec une femme dont le mari avait disparu où elle me disait qu’au-delà de la justice, elle voulait surtout connaître la vérité. Dans énormément de cas, la vérité n’est pas reconstituée à 100 %.

UN MONUMENT AU MORT EN HOMMAGE AUX PERSONNES DISPARUES
 DURANT LA DICTATURE DE PINOCHET, À SANTIAGO, AU CHILI.
PHOTO PABLO VERA / AFP

Que représente la figure de Neruda aujourd’hui au Chili?

Pablo Neruda reste un immense auteur et poète au Chili. Avec Gabriela Mistral, il est l’un des deux seuls auteurs chiliens à avoir eu le prix Nobel de littérature. Ses résidences restent très visitées au Chili. Et de par sa mort et son passé communiste, sa figure est associée à la dictature et aux victimes de la répression. Ces dernières années, des personnes ont découvert qu’il reconnaissait un viol dans son autobiographie, donc son image avait été écornée. Mais cette affaire est retombée aujourd’hui même si sa figure reste clivante pour une partie du mouvement féministe.

Au-delà du Chili, il reste un monument de la littérature mondiale. Gallimard a publié le 7 septembre Résider sur la terre, un nouvel ouvrage de Pablo Neruda. Il reste un auteur célébré, largement cité par des politiques. Pour les cinquante ans du coup d’État, Emmanuel Macron a par exemple envoyé un message au président chilien où il cite Louis Aragon qui a écrit un poème en hommage à Pablo Neruda.

CAPTURE D'ÉCRAN

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Il reste traduit dans énormément de langues, y compris dans des langues très rares.

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FUNÉRAILLES DE PABLO NERUDA EN 1973.
PHOTO CHRISTIAN SIMONPIETRI

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